La lecture contemporaine du célèbre Winterreise de Franz Schubert par Hans Zender et les six Ballades de Frank Martin proposent deux façons de raconter un voyage en musique. En exploitant librement les sonorités, parfois inattendues, propres aux différents instruments, ces œuvres dessinent un parcours musical où le sens naît du cheminement plutôt que de la destination…
Le Winterreise (Voyage d’hiver) de Franz Schubert, composé en 1827 sur des poèmes de Wilhelm Müller, est un cycle de 24 Lieder pour voix et piano, considéré comme l’un des sommets du répertoire. Il retrace l’errance d’un voyageur solitaire dans un paysage hivernal, reflet d’un profond désarroi intérieur, entre solitude, désillusion amoureuse et confrontation à la mort. En 1993, Hans Zender en propose une « transformation créatrice » pour ténor et petit ensemble instrumental aux couleurs inédites, mêlant instruments de l’orchestre symphonique et timbres plus singuliers comme l’accordéon, l’harmonica, la guitare ou la machine à vent. Cette relecture contemporaine ne modifie pas le parcours intérieur de l’œuvre, mais en déplace les perspectives, comme si le voyage se réécrivait sous d’autres lumières.
C’est dans cette idée de narration musicale réinventée, de forme libre et de trajet intérieur, que résonne le cycle des six Ballades de Frank Martin, composées entre 1938 et 1972 pour instruments solistes (saxophone, flûte, piano, trombone, violoncelle, alto) et ensembles. Le terme « ballade » y renvoie à son sens romantique : une musique qui raconte, sans programme précis, laissant à l’auditeur une totale liberté d’interprétation. Ces œuvres illustrent, à bien des égards, la combinaison caractéristique chez Frank Martin de maîtrise harmonique, d’intensité chromatique, de vitalité rythmique et de clarté formelle. Elles ne décrivent pas un récit au sens littéral, mais une progression intérieure faite de fragments, de tensions et de ruptures. Tels de véritables petits concertos, elles articulent une parole instrumentale tour à tour lyrique, âpre ou contemplative, où la forme elle-même devient parcours.
